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LE MUR BLEU Extrait du recueil de nouvelles "Cas de Figures"
Texte

Dans le vieux Bénarès et à deux pas du Gange, le fleuve sacro-saint, tandis que je remontais les ruelles pleines de détritus, déjections et immondices diverses, je tombai soudain sur une scène qui me plongea dans des réflexions existentielles.
Au milieu de l'étourdissant va-et-vient des touristes, du vacarme de la ville fourmilière, des odeurs pestilentielles, de la fumée des bûchers de crémation qui remontait jusqu'à moi, je surpris dormant sur un banc de fer, deux jeunes hommes étendus l'un tout contre l'autre.
Ces deux Hindous, proches de l'adolescence, reposaient à même une couverture étalée sur leur lit improvisé, juste adossé à un mur d'un bleu indigo formant la toile de fond d'une sorte d'alcôve à la fois intime et ouverte sur la rue. Au milieu d'un tel désordre, je me demandai comment ils pouvaient dormir si profondément, une expression aussi sereine révélée par leur beau visage. L'un devait avoir vingt ans, l'autre peut-être trois de plus. Etaient-ils frères, amis ? Impossible de ne pas se poser la question tant leur ressemblance juvénile était troublante.
Tel un voyeur, j'admirai ce tableau, gage à mes yeux d'équilibre et de candeur. Le plus âgé était allongé de tout son long, dos appuyé sur le mur bleu, afin de laisser un peu de place à son compagnon qu'il semblait protéger en l'enlaçant d'un bras. L'autre, en chien de fusil, recroquevillé dans la chaleur de son aîné, replié sur lui-même comme un foetus, semblait rêver en souriant, visage épanoui.
Insolite spectacle au vu et su de tous. Mais que pouvaient-ils craindre ? Le qu'en dira-t-on ? Certainement pas, en Inde chacun faisant dans la rue ce qu'il veut, là où il le peut, pour survivre. Mais ce bonheur béat des deux jeunes garçons, surpris à l'improviste dans ce tumulte, avait de quoi m'attirer, sinon me rendre envieux. J'interpellai Agnès, ma compagne de voyage laissée en arrière, troublée qu'elle restait par la vue de tous ces morts qui, le long du fleuve, s'élevaient comme par magie en volutes blanches vers le ciel : " Ici, lui dis-je, point n'est besoin de richesse ni de confort, pour apparaître avec la face radieuse des anges ". J'ajoutai : " Mais ces garçons sont-ils aussi heureux qu'ils en ont l'air ? " - Agnès opina : " Je l'espère pour eux ! En tout cas, leur sommeil est une vraie béatitude, une étonnante rupture avec les ennuis, les tromperies du réel. "

Le tableau formé par cette paire de garçons, comme liés par je ne sais quel enchantement, m'avait troublé sans que je parvienne à savoir nettement pourquoi. " N'est-il pas paradoxal, dis-je à Agnès, que de pauvres coolies semblent plus heureux que nous autres, occidentaux comblés, venus ici pour contempler leur misère ? En définitive, je me sens rempli d'optimisme du seul fait que ces jeunes gens existent, inaccessibles à ce monde extérieur qui ne cesse de nous contrer. Leur sommeil, leur radieux accord, doivent être le vrai reflet de leur vie. " Je remarquai alors que le cadet se blottissait davantage dans le giron de son aîné, tandis que l'autre entourait son torse demi-nu, d'une étreinte protectrice.
Comme j'aurais aimé être l'un des eux. Ils avaient, eux, su trouver simplicité et bonheur dans les petits riens de l'existence, sans se laisser corrompre par des espoirs insensés de fortune et des envies trompeuses qui les auraient vite rejetés dans leur noire disette. Vraiment j'aurais volontiers, à cet instant, pris la place du cadet, pour me laisser aller à un bénéfique voyage dans le territoire des rêves.
L'image de ces jeunes Hindous continua de m'obséder tout au long de cette journée, passée dans les ruelles chatoyantes d'un Bénarès aussi troublant que déstabilisant. Je ne pouvais parvenir à croire que le sommeil des deux dormeurs, si enfantin et sans l'ombre d'un trouble, semblait-il, fût vraiment le miroir de leur individualité, mais alors quelle espèce de garçon étaient-ils ? En tout cas, je ne pouvais dissocier leur duo du charme insondable que dégageait la vieille cité refermée sur ses mystères.
La fin de l'après-midi venue, parcourant toujours les dédales de la ville sainte avec Agnès, nous retrouvâmes nos deux hindous au pied du ghât de Shiva, se baignant dans le fleuve pour leurs ablutions rituelles. Les milliers de bougies allumées, autour d'eux, destinées soit à la déesse Khali soit à Vishnou, achevaient de rendre fantastique cette heure pré-crépusculaire. Eux jouissaient pleinement de leur jeunesse, apanage de leur liberté, toujours indifférents aux vilenies, aux nuisances de ce monde. Il se pouvait pourtant que Selim et Kama (j'appris leur nom plus tard) descendent de parias, d'intouchables, ou soient les fils de quelque prostituée itinérante. Pour le moment, ils s'éclaboussaient d'eau lustrale, jouaient comme des enfants, riaient aux éclats, se prenaient par la taille pour se faire choir mutuellement dans des fusées multicolores. Manifestement, ils étaient aux anges. Mes doutes s'envolèrent alors et je finis par penser que vraiment : " Le bonheur est dans le Gange ".
Didier Mansuy